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Que déléguer à l'IA : la question à se poser avant celle du temps gagné

22 septembre 2026 par
ERIC JOSSO

Vous avez ouvert Claude ou ChatGPT un mardi matin, agacé par une tâche qui traînait depuis trois jours, et vous la lui avez confiée. Soulagement immédiat. Le mercredi, rebelote sur autre chose qui vous pesait. Au bout d'un mois, vous avez délégué un peu de tout — sans trop savoir pourquoi celle-ci et pas celle-là, au gré de votre agacement du jour.

Ça marche, dans un sens : vous gagnez du temps. Mais si je vous demande, là, maintenant, quelle tâche vous devriez déléguer cette semaine, vous hésitez. 

Vous n'avez pas de méthode. Vous avez un réflexe !

La question qu'on pose d'habitude avant de déléguer à l'IA

Le conseil standard sur la délégation à l'IA tient en une phrase : confiez-lui ce qui est répétitif et à faible valeur ajoutée. C'est vrai, et ça ne va pas très loin. Cette question porte sur la tâche. Elle ne dit rien de vous, en face.

Deux tâches peuvent être aussi répétitives l'une que l'autre. L'une vous ennuie profondément et vous la ratez à moitié. L'autre, vous la maîtrisez très bien et elle vous fait du bien. Les déléguer de la même façon, sous prétexte qu'elles se ressemblent sur le papier, c'est rater ce qui compte vraiment : ce que chaque tâche vous coûte, à vous, en énergie et en résultat.

Un modèle de délégation qui a cinquante ans, appliqué à l'IA

Je ne l'invente pas, tous les "vieux" consultants comme moi l'utilisent régulièrement : c'est une adaptation d'un modèle de management ancien, le skill/will — compétence et motivation. Il vient du leadership situationnel de Paul Hersey et Ken Blanchard, dans les années 1970, popularisé sous cette forme précise par Max Landsberg en 1996. À l'origine, c'est un outil de délégation managériale : il aide un manager à savoir combien de contrôle garder, et combien en lâcher, selon la personne qu'il a en face de lui. Je l'utilise ici pour autre chose : décider ce qu'on confie à l'IA, et ce qu'on garde.

Le principe ne change pas d'un contexte à l'autre : deux questions, jamais une seule, celles-là mêmes qu'un manager se pose avant de confier un dossier à un collaborateur. Est-ce que je fais bien cette tâche ? Est-ce que j'aime réaliser cette tâche ?

La matrice à quatre cases

Croisez les deux réponses, et vous obtenez quatre situations, pas une règle unique — la même grille de lecture qui sert, à l'origine, à calibrer son management selon le collaborateur en face.

●      J'aime + je fais bien → je garde. C'est là que vous créez le plus de valeur. C'est votre domaine d'expertise, votre Point Fort. Personne, pas même l'IA, ne doit y toucher.

●      Je n'aime pas + je fais mal → je délègue en priorité. C'est ma limite , mon point faible. C'est un domaine que je n'aime pas, même en m'appliquant je ne serai jamais bon. C'est la case la plus facile à trancher, et pourtant celle qu'on traite en dernier, par manque de temps.

●      J'aime mais je fais mal → je choisis. Me former, ou déléguer le temps de progresser. Ce point d'amélioration dans mon périmètre métier mérite d'être souspesé. J'y reviens plus bas.

●      Je fais bien mais je n'aime pas → je délègue quand même. Vais-je trouver la motivation ou le sens qui m'aiderait à réaliser cette tâche ? C'est une case qu'on garde longtemps, par réflexe, alors qu'elle coûte le plus cher en énergie.

Un exemple va vous aider à voir la différence entre les cases, plutôt que de rester dans l'abstrait. Thierry, un ami consultant-formateur indépendant, accompagne le changement dans de grands groupes internationaux. Je lui parlais, l'an dernier, de Gamma, une IA qui génère des slides de formation avec beaucoup d'efficacité. Sa réponse a été immédiate : « Ah non, surtout pas, moi j'adore faire mes slides, c'est mon plaisir, je ne veux surtout pas les déléguer. » Et de fait, il est très bon sur PowerPoint. J'aime + je fais bien : il garde, point final. Alors que d'autres consultants sont ravis de déléguer la création des slides à une machine.

Le cas qui piège le plus de managers

La suite de la conversation avec Thierry est plus intéressante encore. Sur les documents administratifs de fin de formation — feuilles d'émargement, attestations, évaluations à froid — il fait les choses rigoureusement bien. Mais il n'aime pas ça. Il a l'impression, à chaque fois, de perdre du temps sur quelque chose qui ne fait pas avancer sa mission. Là, il a accueilli l'idée de déléguer à l'IA sans la moindre hésitation.

On n'a parfois de mauvaise raison de garder cette tâche : vous la faites bien, alors pourquoi la lâcher ? Sauf que la maîtriser ne dit rien de ce qu'elle vous coûte en énergie. Une supervision légère suffit largement pour vérifier le document généré avant envoi. Ce que vous récupérez en déléguant, c'est votre énergie, pas votre exigence de qualité. 

A ce sujet, si comme Thierry ces documents contiennent des données clients sensibles, afin de bien utiliser l'IA consultez notre article Comment utiliser l'IA en entreprise sans compromettre vos données sensibles ? 

Le choix qu'on évite de trancher

Reste la case la plus inconfortable, celle que vous géreriez sans hésiter chez un collaborateur mais que vous évitez de trancher pour vous-même : une tâche que vous aimez, mais que vous faites mal. La plupart des managers la laissent traîner, parce qu'elle touche à quelque chose qu'on n'aime pas regarder en face — une compétence qu'on n'a pas encore.

Deux options, pas plus. Vous former, en utilisant justement le temps libéré par les délégations des deux cases précédentes. Ou déléguer temporairement à l'IA, le temps de progresser, en la traitant comme un collègue plus expérimenté qu'on observe avant de reprendre la main. Les deux se valent. Ce qui ne marche pas, c'est de ne rien choisir et de continuer, année après année, à mal faire quelque chose que vous aimez.

À retenir

●      Déléguer selon « répétitif et faible valeur ajoutée » ne suffit pas : ça parle de la tâche, jamais de vous, en face.

●      Adapter les réflexes de la délégation managériale avec votre IA comme si c'était un collaborateur.

●      La matrice compétence x appétence donne quatre cases, pas une règle unique : ce qu'on garde, ce qu'on délègue en priorité, ce qu'on tranche, et ce qu'on délègue par choix d'énergie.

●      La case la plus souvent oubliée est celle de la tâche qu'on fait bien mais qu'on n'aime pas : elle ne coûte rien à déléguer, et elle rapporte le plus en énergie retrouvée.

Par quoi commencer cette semaine

Prenez une feuille, et listez cinq tâches qui reviennent dans votre semaine. Pour chacune, deux cases à cocher : je la fais bien ou mal, je l'aime ou pas. Ce n'est pas un audit, ça prend dix minutes.

Celles qui tombent dans « je n'aime pas, je fais mal » : déléguez-les à l'IA cette semaine, avec une relecture avant envoi. Celles qui tombent dans « je fais bien, je n'aime pas » : faites-en de même, sans culpabilité. Pour la case « j'aime, je fais mal », choisissez une seule tâche et tranchez — formation ou délégation temporaire — plutôt que de la laisser en suspens encore un trimestre.

Vous voulez structurer cette méthode avec votre équipe, sur vos tâches réelles plutôt que sur une liste théorique ? C'est ce qu'on travaille entre autre dans notre formation IA pour dirigeants, à Vannes et à Nantes : deux jours pour repartir avec une grille qui vous ressemble, pas un modèle générique.

Questions fréquentes

Cette matrice sert-elle seulement pour l'IA ? Non, elle vient d'un modèle de management pensé pour encadrer des collaborateurs. Ici, elle est adaptée à un cas particulier : décider ce qu'on confie à une IA plutôt qu'à une personne.

Faut-il cartographier toutes ses tâches d'un coup ? Non. Commencez par cinq à dix tâches récurrentes de votre semaine type. Vous affinerez au fil des mois, la matrice n'est pas figée : ce que vous aimez ou maîtrisez évolue.

Et si je fais mal une tâche que je n'ai même pas le temps d'apprendre ? C'est justement l'intérêt de déléguer d'abord les deux cases faciles : le temps libéré sert de marge pour vous former sur celle-ci, sans l'ajouter en plus d'un agenda déjà plein.

Est-ce qu'on risque de perdre la main en déléguant une tâche qu'on maîtrise bien ? Pas si vous gardez une relecture avant envoi, surtout au début. La compétence ne disparaît pas parce qu'une IA produit un premier jet ; elle se déplace vers la vérification.

Cette méthode fonctionne-t-elle aussi pour déléguer à un collaborateur, pas seulement à une IA ? Oui, c'est même son usage d'origine : le modèle skill/will sert avant tout à ajuster son management à une personne. Ici, il est adapté à un cas particulier, la délégation à l'IA.

Comment savoir si je fais bien ou mal une tâche, si personne ne me l'a jamais dit franchement ? Regardez le résultat concret plutôt que votre ressenti : les erreurs qui reviennent, le temps que ça vous prend par rapport à un collègue, ou demandez un avis direct à une personne de confiance.

Faut-il revoir sa cartographie régulièrement ? Une fois par trimestre suffit. Ce que vous aimez et ce que vous maîtrisez évolue avec l'expérience : une tâche « je fais mal » aujourd'hui peut devenir « je fais bien » dans six mois, si vous vous êtes formé entre-temps.

Qui suis-je ?

Je suis formateur, coach et consultant en accompagnement du changement depuis plus de 25 ans. Certifié en intelligence émotionnelle et praticien du modèle DISC, j’accompagne des dirigeants, des managers et des formateurs sur leur posture et leur manière de communiquer.

J’ai fondé Learning Lagoon, un organisme de formation certifié Qualiopi basé à Nantes et Vannes. J’y forme les dirigeants de TPE-PME à se servir de l’IA pour de vrai — pas pour remplacer l’humain, mais pour mieux préparer leurs décisions et garder la main sur la relation.

Ma conviction, vous l’avez lue : les entreprises les plus solides seront celles qui développeront l’intelligence humaine autant qu’elles maîtriseront l’intelligence artificielle.