Comment transmettre demain un métier industriel lorsque les nouveaux entrants ne viennent pas toujours du secteur et que plusieurs salariés expérimentés partiront à la retraite dans les prochaines années ?
Chez Europ’A, site industriel du Groupe Briand, cette réflexion a conduit à structurer un premier parcours de formation interne consacré au métier d’assembleur-soudeur. Dix demi-journées d’accompagnement ont permis de construire un cursus de 13 modules et de préparer Yannick, expert métier et manager, à sa nouvelle posture de formateur. Une première application concrète est désormais prévue avec l’intégration de nouveaux intérimaires à partir de plusieurs modules issus de ce parcours.
Le défi n’était pas de former Yannick au métier d’assembleur-soudeur. Il le connaissait déjà.
Le véritable enjeu était ailleurs : transformer son expérience, ses pratiques et les savoir-faire développés dans l’entreprise en quelque chose que d’autres puissent apprendre.
Structurer une transmission jusque-là essentiellement réalisée sur le terrain
Comme dans beaucoup d’environnements industriels, la transmission des compétences chez Europ’A reposait largement sur l’apprentissage au poste de travail.
Yannick le résume simplement :
« Nous n’avions pas vraiment de cadre ni de supports pédagogiques. La transmission se faisait un peu au fil de l’eau, principalement au poste de travail et par l’intermédiaire d’un tuteur. »
Cette transmission par l’expérience reste essentielle. Mais Europ’A souhaite aujourd’hui la compléter par une démarche plus structurée, notamment pour répondre à ses enjeux de recrutement, d’intégration et de développement des compétences.
Pour Estelle Bourgeois, Responsable RH en charge du projet :
« Nous avons conçu ce parcours afin de structurer le recrutement, l’intégration et le développement des compétences de nos collaborateurs de production. Nos métiers étant peu couverts par les formations académiques et le vivier de candidats qualifiés étant limité, cette démarche vise également à faciliter l’intégration de profils issus d’autres secteurs d’activité. L’objectif est de leur transmettre progressivement nos savoir-faire, nos méthodes de travail, ainsi que la maîtrise de nos machines et de nos produits. »
À cet enjeu immédiat s’ajoute celui de la transmission des compétences dans la durée.
« Par ailleurs, plusieurs de nos métiers seront confrontés à d’importants départs en retraite au cours des cinq prochaines années. Cette démarche constitue donc également un levier essentiel pour préparer la transmission des savoir-faire et assurer la pérennité de nos compétences clés. Elle vise à garantir un niveau de formation homogène pour l’ensemble des collaborateurs, grâce à l’intervention d’un formateur expert de notre métier, chargé de transmettre les bonnes pratiques indispensables à une production performante, de qualité et réalisée dans les meilleures conditions de sécurité. »
Europ’A évolue dans un environnement industriel où la fabrication de structures métalliques mobilise des compétences techniques fortes autour de la lecture de plans, de la préparation des pièces, de l’assemblage, du soudage et du contrôle.
Transformer le métier en parcours d’apprentissage
Comment passer de « ce que sait faire un assembleur-soudeur expérimenté » à « ce qu’un participant doit progressivement apprendre à faire » ?
C’est tout le travail réalisé avec Yannick.
Le cursus a progressivement été structuré en 13 modules, couvrant notamment la sécurité, l’analyse de dessin, les éléments d’une charpente métallique, la préparation des pièces, l’assemblage, le pointage, la soudure MIG/MAG, le contrôle qualité, l’organisation du poste de travail ou encore des mises en pratique supervisées. Le parcours intègre également la manipulation d’un pont roulant sur simulateur et la culture « Être Briand ».
Mais construire une formation ne consiste pas simplement à découper un métier en chapitres.
Pour chaque module, il a fallu répondre à plusieurs questions :
Que doit être capable de faire le participant ? Comment va-t-il l’apprendre ? Quelle situation lui permettra de s’entraîner ? Comment vérifier que la compétence est réellement acquise ?
Pendant dix demi-journées, Eric Josso (Learning Lagoon) a accompagné Yannick combinant ingénierie pédagogique, coaching, entraînement à l’animation et observation en situation.
L’objectif n’était pas de concevoir les formations à sa place, mais de lui permettre d’acquérir progressivement une méthode pour construire et faire évoluer lui-même ses parcours. Cette recherche d’autonomie était au cœur du projet dès son origine.
Faire apprendre un métier… en faisant
Pour une activité aussi opérationnelle que l’assemblage-soudage, difficile d’imaginer un parcours reposant essentiellement sur des présentations théoriques.
Les activités pédagogiques ont donc été pensées pour faire agir les participants.
Pour travailler la représentation dans l’espace et la lecture de dessin, par exemple, les participants peuvent construire un objet en LEGO puis représenter ses différentes faces.
Pour l’assemblage et le pointage, des pièces modèles réduites permettent de travailler la logique de positionnement et d’assemblage avant ou en complément des situations réalisées en atelier.
D’autres séquences s’appuient sur la recherche d’anomalies, des quiz argumentés, la remise en ordre d’une procédure ou l’analyse de situations techniques.
La manipulation du pont roulant peut quant à elle être travaillée à l’aide d’un simulateur en réalité virtuelle développé par un prestataire spécialisé.
Le principe est simple : rendre la compréhension visible par l’action plutôt que se contenter de demander si tout est compris.
Passer de la casquette de manager à celle de formateur
Créer les modules ne constituait qu’une partie du travail.
Yannick est manager, expert de son métier et déjà à l’aise devant un groupe. Mais savoir expliquer n’est pas encore savoir faire apprendre.
Le travail a donc également porté sur sa posture : mieux questionner, laisser davantage de place au participant, donner des consignes précises, observer, valoriser les réussites, apporter un feedback constructif et adapter son intervention au niveau de chacun.
C’est probablement sur ce point que Yannick identifie aujourd’hui l’évolution la plus importante :
« J’ai toujours été assez à l’aise pour m’exprimer devant du monde. En revanche, j’ai appris à prendre du recul et à enlever ma casquette de manager. J’ai travaillé ma manière de questionner, mes attitudes et mes mots pour rendre la formation moins descendante et beaucoup plus interactive. »
La création des modules a également constitué pour lui un apprentissage en soi. Il s’est notamment appuyé sur des outils numériques et sur l’IA générative comme aide à la conception pédagogique et à la mise en forme de certains contenus, avant de les retravailler et de les adapter à la réalité du métier.
« Je ne pensais pas avoir les compétences pour créer des supports de formation. Avec l’accompagnement et les outils utilisés, j’ai pu construire une première base beaucoup plus facilement, puis la reprendre et l’adapter à nos besoins. »

Juillet : passer de l’entraînement à une situation réelle
En juillet, une étape importante est venue clôturer cette première phase d’accompagnement.
Cette fois, il ne s’agissait plus de travailler uniquement sur un support ou de simuler une animation.
Un participant était présent face à Yannick pour une véritable séquence de formation.
Il fallait expliquer, questionner, observer les réactions, vérifier la compréhension, répondre aux interrogations et ajuster l’animation en fonction de ce qui se passait réellement.
L’objectif n’était pas de rechercher une animation parfaite, mais de confronter la préparation pédagogique à la réalité d’une situation de formation.
La séance a ensuite fait l’objet d’un feedback détaillé : points maîtrisés, comportements efficaces et derniers points d’attention pour permettre à Yannick de poursuivre sa progression dans son nouveau rôle de formateur.
Du parcours complet à une première application opérationnelle
La prochaine étape ne consistera pas à faire suivre immédiatement les 13 modules à l’ensemble des salariés.
Europ’A a choisi une approche plus progressive.
Le travail réalisé sur le parcours complet a permis d’identifier quatre modules particulièrement pertinents pour enrichir l’intégration des nouveaux intérimaires.
L’objectif est notamment de leur permettre de mieux comprendre l’environnement dans lequel ils vont travailler, de donner du sens à ce qu’ils font et de mieux s’approprier les attentes de l’entreprise en matière de qualité, de sécurité et de 5S.
Les premiers groupes ont démarré en octobre 2026.
Cette première utilisation permet également à Europ’A de confronter les contenus et les modalités pédagogiques à la réalité du terrain, puis de les faire évoluer dans le temps.
Le parcours de 13 modules joue ainsi un double rôle : proposer une architecture complète pour la formation au métier d’assembleur-soudeur, mais aussi constituer un réservoir de modules pouvant être mobilisés en fonction des publics et des besoins.
Une méthode appelée à servir d’autres métiers
Pour Estelle Bourgeois, ce premier parcours constitue également un terrain d’expérimentation pour la suite :
« Ce premier parcours va nous permettre de nous tester sur le format, et de capitaliser sur la méthode de construction d’un parcours pédagogique pour poursuivre sur d’autres postes en production, et pourquoi pas, au sein d’autres filiales BRIAND. »
L’enjeu dépasse donc progressivement les 13 modules créés.
Il s’agit aussi de développer une capacité interne à identifier un savoir-faire, le formaliser, organiser son apprentissage et permettre à des experts métier de devenir à leur tour des transmetteurs.
Parce que dans l’entreprise, savoir faire est indispensable.
Savoir transmettre permet de faire durer le savoir-faire.